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Mahmoud Hussein, Les Arabes au présent, Paris : Editions du Seuil, 1974, L’Histoire immédiate, Collection dirigée par Jean Lacouture
Mahmoud Hussein est un pseudonyme commun à deux intellectuels égyptiens, Bahgat El Nadi et Adel Rifaat, deux intellectuels qui se définissent comme des intellectuels arabes égyptiens, marxistes, de gauche et progressistes. Ils sont aussi les auteurs, sous le même pseudonyme, de La lutte des classes en Egypte[1]. Adel Rifaat est un Juif converti à l’islam et sa qualification d’Arabe est pour le moins curieuse d’un point de vue scientifique. Tous deux ont aussi publié un dialogue entre Arabes et Israéliens, avec l’historien israélien Saül Frieländer[2], un dialogue qui ressemble plutôt à deux discours mis côte à côte. La quatrième de couverture des Arabes au présent indique qu’ils ont connu la prison dans leur pays (l’Egypte où ils ont été impliqués à la vie politique du pays, bien qu’ils vivent essentiellement à Paris), pour leurs idées progressistes. A vrai dire, on se demande bien pourquoi. On se demande aussi ce qui les classe « à gauche ». Sans doute leur marxisme, tout simplement, et comme toujours. Car à la lecture de leur livre, disons-le nettement, on ne voit pas en quoi ils sont « de gauche », on ne voit pas non plus en quoi ils sont progressistes, ni même en quoi ils sont contestataires. S’ils vivent à Paris, on a du mal à imaginer, qu’à l’époque, ils aient pu écrire sous la pression du régime. Il faut croire que ce sont de libres penseurs. Pourtant, à quelques détails près, Nasser lui-même aurait pu écrire cet ouvrage. Nasser y est présenté d’ailleurs comme le grand leader du monde arabe en son temps. Dans un livre de géopolitique, on pourrait encore comprendre une telle présentation, dans un livre plus sociologique sur les Arabes, on se serait attendu à un peu plus de critique, ne serait-ce que sur le caractère du régime, militaire, dictatorial, fondé sur un coup d’Etat. Il est incroyable qu’un journaliste et auteur de la réputation de Jean Lacouture, qui dirige la collection, ait pu accueillir, publier et même conseiller un tel livre. Jean Lacouture prouve à nouveau qu’il est, comme il l’a lui-même avoué, un « ami des Arabes »[3] et qu’il a une « incompréhension totale pour le sionisme »[4], ce qui laisse envisager son objectivité dans le domaine du conflit israélo-arabe, très prononcée, évidemment. Les propos de Mahmoud Hussein ne laissent pas envisager une meilleure impartialité. Si au moins cet ouvrage était présenté comme un point de vue égyptien (ou plutôt arabe puisque c’est cet adjectif-là qui est sans cesse mis en avant), on aurait parlé d’essai défendant une thèse, essayant de démontrer sa justesse, de convaincre. Là le problème, c’est que l’ouvrage est présenté comme gardant « le ton de l’analyse politique et de la critique historique ». Or l’analyse, passe encore, mais la critique historique, franchement pas !
Il n’y a rien d’autre ici qu’un point de vue arabe, à peu près celui de Nasser, rarement critiqué, sauf lorsqu’il n’a pas assez soutenu un mouvement comme le FATH, très impliqué à l’époque dans la lutte terroriste contre Israël, et dans le combat pour sa destruction. Sinon, pas de critique ! Pas de critique de la rue arabe qui veut « recommencer la guerre, et dans les plus bref délais », page 18. Une critique en revanche de Sadate, lorsqu’il ne fait pas assez la guerre contre Israël, et lorsqu’il envisage seulement un changement des rapports de force, pour négocier la paix. Et on pourrait multiplier les exemples d’une absence totale de critique envers le « camp des Arabes » opposé par les auteurs au « camp occidental » dont Israël ferait partie.
En revanche, c’est classique, Israël fait toujours preuve « d’intransigeance » et non de méfiance, bien qu’il ne soit pas nié que les Arabes voulaient sa destruction (et que la rue le veule toujours). La plupart des classiques de la critique arabo-marxiste d’Israël sont énoncés. Il serait trop long de tous les énumérer mais on retrouve l’idée de « changer Israël »[5], de « s’intégrer à cet univers arabe » (page 183) et de faire disparaître son « identité sioniste » (page 185).
Ce qui est plus intéressant, c’est la façon dont les contre-vérités qui y sont développées se sont peu à peu diffusées. Tout se passe comme s’il n’y avait rien avant 1967. Il n’est pas rappelé qu’avant la dite expansion israélienne, les pays arabes voulaient également sa destruction et ne le reconnaissaient pas. Alors si on reproche à Israël entre 67 et 73 de posséder le Golan, le Sinaï et Gaza, et la Judée Samarie, qu’y avait-il donc à lui reprocher avant ? On l’a compris c’est le fondement d’Israël, son existence même qui y est en fait réellement contestée. Et tout se passe comme si, le simple fait d’accepter les frontières de 1949, à présent, constitue un cadeau, une tolérance, un compromis des plus énormes pour les Arabes, qu’on devrait remercier. Il n’y aurait que trop à dire sur cette conception colonialiste et dominatrice arabe[6] où il est insupportable que les Juifs ne soient plus les dhimmis[7] d’autrefois.
L’auteur se plaint aussi d’une prétention israélienne sur le « monde arabe » sans aucune réflexion de fond sur ce qui le constitue, mais ne se gêne pas pour contester « l’expansion démographique » israélienne par la venue, encore limitée à l’époque pourtant, des Juifs russes. Non seulement Mahmoud Hussein ne dit mot sur l’expansion démographique arabe naturelle mais en plus se mêle de ce qui ne le regarde pas, après tout. Qu’Israël mène une politique d’immigration accueillante pour les Juifs, c’est son problème, non ? D’autant que cette immigration russe n’a pas vraiment d’effet sur le Mouvement des implantations. Non, ce qui les dérange, c’est qu’il y ait une majorité juive, même en Israël. Et Mahmoud Hussein ne dit mot non plus sur le type de régime. Comme la critique des Arabes et de la gouvernance arabe est quasi-inexistante, on se fiche bien des dictatures et on se fiche bien que « l’Etat major de la dernière guerre [celle de 1967], au grand complet, se trouvait en prison et pour longtemps. » (Page 67). Tout au plus critique-on les régimes arabes dits conservateurs, comme ceux d’Hussein de Jordanie, un classique aussi de la rhétorique marxiste au Moyen-Orient. Enfin donc, et surtout, le mot ‘Démocratie’ n’est pas écrit une seule fois. Pas même « démocratie populaire ». Pensez-vous, la démocratie, on s’en fiche en Egypte et dans le « monde arabe ». Ce qui importe c’est la « dignité » et la « souveraineté » des Arabes qu’on retrouve dès la première page et pour tout le livre, que la guerre d’Octobre 1973, dont il est question, leur a redonné, et qu’ils ne peuvent ressentir, apparemment, que par des gestes belliqueux qu’ils prennent pour chevaleresques. Rien de très « progressiste » dans tout cela. C’est d’un tel grotesque pour un livre censé être scientifique qu’il me fatigue de continuer. Je passerai donc sur les autres énormités et culots du livre ! Je les ai gardées en notes dans les détails mais je ne vois guère qui aurait le courage de lire cette liste. La vision marxiste, et arabiste, de cette époque, a suscité des dégâts dont on n’a pas encore mesuré toute l’ampleur.
[1] Paris : François Maspero, 1971
[2] Saül Fieländer, Mahmoud Hussein, Arabs and Israelis. A Dialogue, New York : Holmes and Meier, 1975, 221 pp
[3] « Victor Malka interview Jean Lacouture » in L’Arche, n° 206, mai 1974.
Voir plus de détails dans mon mémoire de second cycle, Misha Uzan, Images et compréhension d’Israël par les intellectuels français, 1967-1982, Paris : IEP, Mémoire de Master 2, 2007
[4] Idem
[5] Voir à nouveau ce mémoire
[6] Voir aussi les concepts développés dans mon article Misha Uzan, « Israël et les intellectuels français, 1967-1982 », in Controverses, N°7, février 2008.
[7] Sur ce thème, voir en particulier les ouvrages de Bat Ye’Or, notamment Islam and dhimmitude, where civilizations collide, Madison, Dickinson University Press, 2001
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